mardi 16 juillet 2013

Le roi du Punk abolit la royauté

Repris de  Télérama n° 3313 
Propos recueillis par Hugo Cassavetti 

Johnny Rotten : “En tant que roi du punk, je décrète cette loi : le punk n’a pas besoin de roi”

L’INVITÉ DE L'ÉTÉ 1/4 | Hier, l'ex-leader des Sex Pistols faisait trembler la Couronne et Thatcher. Aujourd'hui, toujours aussi punk, il s'en prend à Sting, Robin Williams ou Tony Blair. Entretien.
 Sandro Bäbler pour Télérama
Sandro Bäbler pour Télérama

Il paraît loin, le garçon malingre au teint blafard et aux dents si abîmées qu'on le surnomma Johnny Rotten (pourri, en anglais). Il fit trembler le Royaume-Uni. Chanteur des Sex Pistols, le groupe punk suprême, il était le symbole de l'implosion d'une Angleterre rongée par la crise, les grèves et le chômage. John Lydon  il reprit son vrai nom dès 1978, à la fin des Pistols – était le porte-voix de l'individualisme positif, avec son chant effrayant et ses textes impitoyables, autant de cris d'insoumission d'un laissé-pour-compte face à l'ordre étouffant – la famille royale, les conservateurs, mais aussi les travaillistes.
On le retrouve aujourd'hui, joyeux et bondissant. Il ne cherche plus à vous intimider avec ses remarques cinglantes, sa carrure désormais imposante ou son regard terrifiant. Aimable, il savoure le bonheur de jouer avec son groupe PIL, sa world punk sans frontières so british, en travailleur enfin indépendant. Mais, derrière le quinquagénaire intarissable, l'observateur enragé de la société britannique est toujours là. L'antéchrist du « no future » n'oublie pas ses ennemis. « La colère est une énergie », clamait-il.
L'an dernier, vous avez publié avec PIL (Public Image Ltd) votre premier album depuis vingt ans. 
Pendant tout ce temps, je n'étais pas libre de le faire. Depuis la fin des Pistols, j'ai été prisonnier de contrats, avec toujours plus de dettes à rembourser. Je ne pouvais m'en extraire, seulement gagner du temps, jongler avec les clauses. L'artistique était évacué, je n'avais plus affaire qu'à des comptables. Des gens froids, qui ne pensent qu'en chiffres. Pendant presque vingt ans, je n'ai plus pu enregistrer. C'est dur de se voir interdire de créer. Mais j'ai toujours refusé de sombrer dans l'aigreur. Au contraire. Je puise mon énergie dans l'adversité.
Vous avez pu racheter votre liberté grâce à une campagne de publicité pour le beurre outre-Manche...
Exactement. J'ai pu rembourser mes dettes et financer le dernier album. Quel bonheur d'être enfin indépendant ! On m'a reproché, comme tout ce que je fais, ces pubs pour le beurre, mais j'assume. Toujours la même accusation de trahir la cause, d'être vendu. Moi, je trouve ça plutôt punk et cohérent. L'argent a financé ma liberté artistique, et puis c'est vrai que je mange beaucoup de beurre. Ça se voit, non ? Ce n'est pas un mensonge. Pas comme Iggy Pop, qui pose pour une compagnie d'assurances qui refuse d'assurer les rock stars !

Avec cette nouvelle incarnation de PIL, vous vous entourez pour la première fois de musiciens avec lesquels vous vous entendez ?
Je n'avais jamais connu une telle complicité auparavant. En fait, comme j'ai démarré avec les Sex Pistols, j'ai longtemps cru que tous les groupes étaient un nœud de tensions et de conflits. S'apprécier était en option. Chacun avait des goûts et des buts différents, mais une curieuse solidarité nous unissait contre ceux qui voulaient nous abattre. En fait, j'aimais Paul Cook, le batteur, et même Steve Jones, le guitariste, au début.
Mais le management ne cessait de nous monter les uns contre les autres. On s'est confronté très tôt à la perversité et à la malhonnêteté du monde adulte. Il y avait de la haine entre nous, mais on a réussi à en faire une force, qu'on a retournée contre les autres. On a appris que l'industrie de la musique était un univers cruel. Il a fallu une résistance inouïe pour s'en sortir. Certains ne l'ont pas eue. Et ont sombré dans la drogue dure…
Vous songez à Sid Vicious, qui, lui, était votre ami…
Oui, on s'était connus dans un établissement scolaire pour enfants difficiles. Le problème majeur de Sid était que sa mère était héroïnomane. Il y avait cet atavisme, qu'il cherchait vainement à repousser. Il déménageait tout le temps et, du coup, n'a jamais pu créer de liens forts avec d'autres gamins. Moi, je passais ma vie dans la rue, avec une bande de gosses. Ça structure, on y apprend à se débrouiller, à survivre, à s'entraider et une forme de bon sens.
Vous aviez aussi une relation forte avec votre mère ?
A 7 ans, j'ai contracté une méningite. On vivait dans un taudis, sans eau courante, avec des rats… J'ai passé un an à l'hôpital. Et j'ai mis quatre ans à m'en remettre. Déjà, ma mère m'avait appris à lire et à écrire à l'âge de 4 ans. J'adorais ça. Mais, en sortant de la maladie, j'avais totalement perdu la mémoire. Il a fallu tout reprendre à zéro. Et c'est elle qui m'a tout réappris, car l'école n'avait pas de temps pour les enfants comme moi. Je ne savais plus rien, même pas si mes parents étaient vraiment les miens. Il fallait faire confiance aux autres.
Du coup, la vérité est devenue une valeur essentielle chez moi. Faire le tri entre les gens de confiance et ceux qui vous mentent et vous manipulent. Ma mère m'a toujours soutenu, elle a été ma bouée de secours. Comment ne pas rester proche après ça ? Elle m'a protégé, tout comme j'ai protégé mes trois petits frères. Et je conçois un groupe de la même manière. Malheureusement, la plupart des autres ne pensent qu'à l'argent.

La musique n'était pas votre vocation ?
C'est arrivé par hasard. Malcolm McLaren et Bernie Rhodes, le futur manager deThe Clash, étaient en train de monter ce groupe, les Sex Pistols. Rhodes avait repéré ce drôle de gamin aux cheveux verts qui arpentait King's Road avec un tee-shirt sur lequel était inscrit : « Je hais Pink Floyd ». C'était moi. Ils m'ont demandé si je voulais chanter. Je n'y avais jamais pensé.
En fait, j'avais même développé un certain art de mal chanter. Parce que j'avais fréquenté un collège catholique où, dès qu'on repérait un garçon à jolie voix, il était enrôlé dans le chœur. Et on savait ce qui arrivait aux gosses qui tombaient entre les mains du prêtre… Voilà d'où vient ma voix si particulière. Une protection. Du coup, elle est assez unique. Et puis j'ai toujours été plus sensible à la force des mots, à leur prononciation qu'à une simple mélodie.
D'où votre admiration, très tôt, pour Captain Beefheart ?
J'appréciais sa manière de triturer les musiques qui l'inspiraient, le blues de Memphis ou du Delta, pour en faire cette décoction d'une divine non-musicalité. Il ouvrait le champ à toutes les possibilités. Ses paroles, tordues, hilarantes, souvent incompréhensibles, me bouleversaient. Il y avait une telle puissance dans son interprétation.
Ce type n'a jamais fait que ce qu'il voulait, que ce qu'il ressentait. Le succès et l'argent n'étaient pas son moteur. Tout l'opposé d'un bonnet de nuit nanti comme Sting, le bouddhiste à la gomme… Un de mes plus beaux souvenirs est une expo de peinture de Beefheart que j'ai vue à Hambourg… Il peignait comme il chantait. Quelle énergie, quelle intensité !
La douzaine de chansons, devenues autant de classiques rageurs et furieux, que vous avez écrites pour les Sex Pistols sont venues comment ?
Assez spontanément. J'avais toujours griffonné des choses, je lisais beaucoup de poésie, de Keats notamment. Je m'étais même imaginé devenir écrivain. Mais je sentais qu'il manquait toujours quelque chose. C'était la musique. Et ces textes pour les Sex Pistols sont sortis par jets. Ils devaient mûrir au fond de ma cervelle. Vous connaissez Robin Wil­liams, l'acteur comique qui ne se tait jamais ? C'est comme ça dans ma tête. Je suis en ébullition permanente. Une fois guéri de ma méningite, je me suis juré de ne plus jamais laisser mon cerveau au repos. J'ai écrit le texte deGod save the queen presque d'un trait, le temps d'avaler une boîte de baked beans[haricots blancs, ndlr] ! Une vérité qui ne demandait qu'à jaillir.

« God save the queen, the fascist regime »… La chanson, sortie au moment où la reine célébrait son jubilé, en 1977, a fait de vous l'ennemi public n° 1… Trente-cinq ans après, les Sex Pistols fêtés lors de la cérémonie d'ouverture des JO de Londres, c'est une victoire ?
Une victoire, non. Mais ça fait plaisir. Au départ, je ne voulais surtout pas à être associé à tout ce cirque horripilant. Mais Danny Boyle, le metteur en scène de la cérémonie, m'a fait changer d'idée. Il a voulu rendre hommage à l'Angleterre dans ce qu'elle a de mieux et de plus précieux, un peu à la manière de Dickens autrefois. Montrer le peuple, celui que l'on n'a cessé de mépriser et d'écraser, et qui est l'âme de l'Angleterre, en célébrant le système de santé gratuite qui a longtemps été l'honneur du pays. Quelle joie de voir la famille royale au grand complet obligée d'écouter sans sourciller notre chanson Pretty Vacant en entier ! God save the queen aurait été encore plus jouissif, mais il ne fallait pas pousser.
Londres a bien changé…
Je ne suis pas opposé au changement, loin de là, mais, dans le cas de Londres, comment s'en réjouir ? J'ai le souvenir du Londres de mon enfance, sombre et mal éclairé certes, mais qui ressemblait à ces décors de vieux films avec Alec Guinness. Il y avait peu de voitures et la rue était livrée à des hordes de gamins. C'était leur territoire. Il y avait encore beaucoup de terrains vagues, à cause de la guerre, et l'on vivait en marge de la société des adultes. On jouait et on se battait, mais ça n'avait rien à voir avec la délinquance d'aujourd'hui. Nous étions tous pauvres, mais on se sentait en sécurité. Il n'y avait pas de jalousie ou d'envie puisque personne n'avait rien.
Tout a changé quand la télé en couleurs est arrivée. Et, avec elle, ces publicités pour voitures et appareils d'électroménager auxquels on n'avait pas accès. A partir de là, nous avons pris conscience d'être des citoyens de seconde zone. La pub a développé la frustration, l'envie, la tentation, et avec, le vol et la violence.
Avec les Pistols, le punk divisait le pays, et vous avez été confronté à une autre forme de violence…
J'ai grandi à l'ombre d'Arsenal, le club dont je suis supporter, et une certaine violence ne m'était pas étrangère. Ça pouvait être brutal, mais ça restait presque bon enfant. Avec le punk, une autre violence a été mise au jour. Celle d'une société britannique bâtie sur l'humiliation constante d'une classe ouvrière traitée comme une bande de demeurés.
Quand j'étais jeune, à Finsbury Park, il y avait une mixité incroyable : des Blancs, des Noirs, des Indiens, des Irlandais, des Anglais, des Grecs, des Turcs, qui s'entendaient très bien. On ne jugeait que les personnalités, pas la couleur ou la nationalité. Tous les gouvernements qui se sont succédé se sont acharnés à détruire cette solidarité. Le pire étant probablement Tony Blair, avec sa promesse d'un pseudo-New Labour. Ce type n'est qu'un imposteur, un avocat véreux qui ne vaut pas mieux que ceux qui tiennent des officines de paris. En un peu plus éduqué, bien sûr.

Il était pire que Margaret Thatcher, à vos yeux ?
Avec Thatcher, on savait à qui on avait affaire. Le punk a explosé sous Callaghan, le travailliste. Le Royaume-Uni était dans un état désastreux. Thatcher et nous, les Pistols et le punk, étions les deux réactions opposées au même problème. Il n'y a pas un mot avec lequel je pourrais être en accord avec elle sur le plan politique, mais elle était mon adversaire préférée. Cette femme a fait plus de mal au peuple anglais qu'aucun autre leader. Mais elle disait ce qu'elle pensait, et faisait ce qu'elle disait. Je la respecte pour cela. Elle m'a aidé à affûter ma pensée, mes convictions. D'être toujours du côté du peuple et de l'individu face aux institutions.
Avant, l'Angleterre était entre les mains de conservateurs sérieux, qui posaient problème dans tous les domaines, mais au moins on savait quelles étaient leurs valeurs. Quand on venait d'un milieu prolétaire, on savait comment manœuvrer pour passer entre les lignes. C'était instinctif. A présent, tout n'est que bureaucratie, une suite de règles et d'interdictions qui régissent notre vie comme si on était gouverné par la Sécurité sociale. L'ironie étant que ce sont ces mêmes gens au pouvoir qui rêveraient de se débarrasser de la Sécu et du service public. Parce que les supposées élites qui nous gouvernent aujourd'hui n'ont aucune culture.
Le grand projet de Thatcher était de bâtir une nation de classe moyenne, mais le résultat, dramatique, est que plus personne ne sait d'où il vient. Et, du coup, plus personne ne ressent un sentiment d'appartenance à une communauté. Il faudrait renier ses origines mais être fidèle à son entreprise ? Mais tout le monde s'en fiche ! Aujourd'hui, personne n'aime son entreprise, le produit qu'il fabrique et encore moins ceux qui l'emploient. Voilà ce qu'a fait Margaret Thatcher. La reine des conservateurs a tué toute notion de loyauté et de dévouement. Car on ne produit plus que pour une société égoïste et inculte.

Sandro Bäbler pour Télérama
Sandro Bäbler pour Télérama

Vous sentez-vous relié, aujourd'hui, aux insurgés punk de 1977 ? 
La fameuse « classe de 77 » ? Je déteste cette formule. Tout ça, ça vient de Mick Jones, de The Clash. Un type adorable, trop gentil même… Il pense que tous les anciens punks devraient se serrer les coudes. Mais pourquoi ? Je réfute l'idée qu'on était tous dans le même sac. Le punk était justement pour moi la révolte contre la ghettoïsation, et il faudrait en créer une nouvelle ?
Le punk est vite devenu un horrible cliché, juste des pauvres mecs qui s'habillaient tous pareil. Etre punk, c'est trouver sa voie, son style, surtout ne pas suivre bêtement les autres. La même chose s'est produite avec le rap, qui n'est vite devenu qu'un produit commercial à base de clichés, à des années-lumière de l'esprit, marginal et joyeux, du hip-hop des origines.
Les expos consacrées au punk, comme celle du MoMA, à New York, actuellement, ne sont pas votre tasse de thé ?
J'ai parlé à ceux qui l'ont conçue, mais ils n'ont visiblement rien compris. Ou ne peuvent pas comprendre. Une expo sur le punk doit être plus qu'une série de mannequins habillés de vêtements « dingues ». Il y a tout un contexte historique, politique qu'il aurait fallu expliquer, présenter. Et ça se finit en expo chic où Madonna peut aller traîner avec sa suite… Punk, tu parles ! De toute façon, le punk, l'authentique, c'est moi. Personne ne peut m'enlever ça. Je l'ai défini, j'en suis le roi. Et, en tant que roi, je décrète cette loi : le punk n'a pas besoin de roi.

 

Johnny Rotten en quelques dates 

1956 Naissance à Londres de John Lydon.
1975 Devient chanteur des Sex Pistols sous le nom de Johnny Rotten.
1977 God save the queen, single interdit d'antenne, est n°1 au hit-parade.
1978 En janvier, ultime concert des Sex Pistols. Rotten redevient Lydon et fonde PIL.
1994 Autobiographie : Rotten. No Irish, no Blacks, no dogs.
2012 Neuvième album de PIL : This is PIL.

mardi 11 juin 2013

Chemins de la pédagogie à l'école

www.telerama.fr/  Lorraine Rossignol Le 

Montessori, Freinet, Steiner-Waldorf : des méthodes qui ont fait leurs preuves
ENQUÊTE | Les pédagogies Montessori, Freinet et Steiner-Waldorf sont répandues dans le monde entier. Des méthodes alternatives qui abordent l'enfant avec bienveillance.


 A l'école du Colibri dans le Gard, la nature est...
A l'école du Colibri dans le Gard, la nature est omniprésente. © Jean-Marie Huron / Signatures pour Télérama

La pédagogie Montessori

Mise au point par Maria Montessori (1870-1952), première femme médecin d’Italie, cette méthode est la première à considérer l’enfant en tant qu’individu – « chaque enfant est unique » – et repose essentiellement sur l’éducation sensorielle. Particulièrement intéressante appliquée à la petite enfance, elle n’en concerne pas moins des enfants de tous âges : on compte aujourd’hui 22 000 écoles Montessori dans le monde (de la maternelle au lycée), dont quelque soixante-dix en France (soit environ 3 000 élèves), où cette pédagogie connaît un spectaculaire regain d’intérêt (une douzaine de nouvelles écoles créées ces derniers mois).

La pédagogie Steiner-Waldorf

Inspirée des travaux du philosophe autrichien Rudolf Steiner (1861-1925), fondateur de l’« anthroposophie » (pensée visant à rapprocher l’homme des « mondes spirituels »), cette pédagogie humaniste accorde une large place aux travaux artistiques, scientifiques et manuels. Elle recentre aussi les enfants sur leur intériorité et leur créativité. Forte de 250 000 élèves dans le monde, la pédagogie Steiner compte vingt écoles et jardins d’enfants en France, soit quelque 2 300 élèves.

La pédagogie Freinet

Originaire des Alpes-Maritimes, l’instituteur Célestin Freinet (1896-1966) construit une pédagogie ouverte sur l’extérieur et centrée sur le travail en coopération des élèves, l’expression libre, les apprentissages concrets. A partir des années 50, elle connaît un rayonnement international, au point que ses méthodes sont aujourd’hui pratiquées d’Amérique latine au Moyen-Orient, en passant par l’Afrique. En France, du fait d’un partenariat avec l’Education nationale (à l’inverse des établissements Montessori et Steiner, privés), le mouvement Freinet touche quelque 5 % des élèves, soit 600 000.

Yourte et méditation

« Quelle planète laisserons-nous à nos enfants, et quels enfants à notre planète ? »Cette phrase de Pierre Rabhi, l’inventeur de l’agroécologie, infuse l’action des deux écoles alternatives qui se sont créées, l’une en 2003, l’autre en 2006, de part et d’autre du Rhône : la Ferme des enfants, fondée par Sophie Rabhi-Bouquet, sa fille, adepte de la pédagogie Montessori ; et l’école du Colibri, conçue par Isabelle Peloux, enseignante depuis trente ans, pédagogue praticienne passionnée.
Dans les deux cas, la nature y est, tout autour, omniprésente. Mais pas comme un joli décor, si beau soit-il : il s’agit bien de vivre ici au rythme des saisons, des plantes et des bêtes, afin non seulement de faire des enfants de futurs adultes concernés par l’environnement et la planète, mais d’ancrer les apprentissages dans le concret de la vie quotidienne, notion clé des pédagogies nouvelles. Dans ces deux petites structures (soixante-cinq enfants pour la première, trente-cinq pour la seconde), les enfants, autant qu’à lire et à compter, apprennent à vivre harmonieusement.
Que ce soit lors des deux rassemblements collectifs quotidiens dans la yourte des Arts, côté Ferme des enfants, ou grâce au quart d’heure de méditation qui commence chaque journée à l’école du Colibri. « Les élèves font l’apprentissage de la citoyenneté et du vivre-ensemble », explique Isabelle Peloux. « Je n’ai pas vu une seule fois cette année des enfants se battre dans l’enceinte de l’école », témoigne Sophie Rabhi-Bouquet, qui a mis au point un système si novateur (par la coopération, l’implication, l’expression libre) que les familles, venues des quatre coins de France, et même d’Europe, l’adoptent souvent elles-mêmes.
Isabelle Peloux, en revanche, garde une main tendue vers l’Education nationale, dont elle forme les futurs enseignants. Là où la première structure accueille notamment des enfants souffrant de phobie scolaire, la seconde remet en confiance des élèves en grande difficulté (15 à 20 % de ses effectifs). En croyant chaque fois à un principe simple : la bienveillance.

Bon élève grâce au vélo

Ici, à la récré, les enfants ont la possibilité de faire du monocycle. Il s'en trouve toujours plusieurs à leur disposition, dans cette école Steiner-Waldorf de la périphérie de Colmar, et il n'est pas rare, comme en cette matinée de printemps, de voir des écoliers s'élancer dans la cour, concentrés sur leur équilibre.
« Des études officielles ont montré que les enfants pratiquant le monocycle avaient de meilleurs résultats scolaires. Parce qu'ils sont obligés, pour rester en selle, de faire le calme à l'intérieur d'eux-mêmes », explique Philippe Pérennes, enseignant en premier cycle.
Tout est dit de cette fameuse « pédagogie Steiner », centrée sur la dimension spirituelle de l'existence et sur la part de créativité que recèle tout individu. A fortiori, les enfants : « On ne sera jamais à la hauteur pour les comprendre. Ils sont des points d'interrogation vivants. » Ici, les manuels scolaires n'existent pas. « Pour permettre aux professeurs d'être de vrais créateurs – ce qui ne les empêche pas, bien sûr, de se documenter. Rien de pire qu'un prof qui rabâche son texte depuis dix ans. Les enfants le sentent aussitôt. »
Chorale, pratique instrumentale, théâtre, sculpture sur bois, couture, jardinage… au cours de leur scolarité (jusqu'à la première, après quoi ceux qui souhaitent passer leur bac doivent réintégrer les circuits traditionnels, ils sont alors le plus souvent de brillants élèves, vifs et curieux), les enfants des écoles Steiner font tous ces apprentissages, en plus d'apprendre à lire, à compter, à écrire, à parler des langues étrangères.
« Un gosse n'est pas seulement une tête. Il faut solliciter tout son être, affirme Guy Chaudon, enseignant. Au professeur de savoir l'appréhender comme une entité, non comme un élément parmi d'autres. »
A lire
La Ferme des enfants, une pédagogie de la bienveillance, de Sophie Rabhi, éd. Actes Sud, 200 p., 22,40 €.

Instruire en famille, de Charlotte Dien, éd. Rue de l'Echiquier, 128 p., 15 €.
Les 10 Plus Gros Mensonges sur l'école à la maison, de Sylvie Martin-Rodriguez, éd. Dangles, 240 p., 20,30 €.
… Et je ne suis jamais allé à l'école, Histoire d'une enfance heureuse, d'André Stern, éd. Actes Sud, 168 p., 22,40 €.
La Fin de l'éducation ? Commencements…, de Jean-Pierre Lepri, éd. L'Instant présent, 142 p., 12 €.
Ces écoles qui rendent nos enfants heureux, Pédagogies et méthodes pour éduquer à la joie, d'Antonella Verdiani, éd. Actes Sud, 180 p., 22 €.
La Source, école de la confiance, de Jeanne Houlon et Philippe Cibois, éd. Fabert, 198 p., 20,30 €.

vendredi 7 juin 2013

Vie-graphe de Francis Raphaël Jacq



Meetingcultural (MC) : Francis Raphaël Jacq, vous jouez avec vos deux prénoms ?
FRJ : "Francis Jacq" m´identifie dans la sphere des métiers, tandis je souhaite m´identifier comme artiste avec "Francis Raphaël Jacq", Raphaël étant bien sûr un prénom connoté dans l´histoire de l´art. J´aime ce clin d´oeil au passé.
MC : Par la multiplicité de vos identités, vous apparaissez comme sous la forme d´un déplacement permanent aussi bien dans vos œuvres que dans vos missions professionnelles. Artiste, vous êtes philosophe, poète, performeur, graphiste, peintre, sculpteur de tissus, concepteur d´un logiciel d´autoportrait. Dans vos professions, vous avez été successivement, électronicien, formateur d´adultes, coach de chefs de projet, directeur de projet en ressources humaines, architecte informatique, animateur de communautés d´échanges. Comment expliquer ce passage d´identité en identité ?
FRJ : Une première réponse serait le goût des voyages. J´envisage la vie comme un voyage de ville en ville, de pays en pays. Chaque nouveau lieu est l´occasion de rencontres, de coopérations, de réalisations. Rétrospectivement, j´ai en effet entrelacé deux voyages, l´un plus artiste, l´autre plus professionnel. Cependant, c´est le même voyage, au cours duquel j´aurais vécu intensément la nuit comme le jour. Une seconde réponse, moins métaphorique, identifierait la cause de cette multiplicité dans une expérience qui a été fondatrice : au début de l´âge adulte, pendant quatre ans, j´ai vécu sans mémoire, avec l´effacement complet de tout ce qui assure l´identité de soi : les souvenirs d´enfance et d´adolescence, les évènements avec la famille et les copains, les connaissances apprises.
MC : Que voulez-vous dire ?
FRJ : Lors de la crise familiale qui a précédé le décès brutal de mes deux parents, j´ai constaté que ma mémoire se vidait pour devenir un écran blanc, un espace silencieux. Puis, avec horreur, au quotidien, j´ai vu se réduire progressivement ma capacité de mémorisation. Au plus fort du mal, je ne mémorisais que les dix dernières minutes vécues. Aucune étude, aucun métier, aucun projet ne m´était possible à entreprendre. J´étais tel du sable où tout s´efface à chaque nouvelle vague.
MC : Comment vous en êtes vous sorti ?
FRJ : Je ne m´en suis pas sorti à proprement parler. Mon ancienne identité ayant disparu, je me suis construit une nouvelle identité. En fait, disponible, j´ai pris plaisir à me bâtir des identités professionnelles successives, de façon à être au cœur des évolutions de la société française.
MC : Avez-vous été cette sorte de héros romanesque qui multiplie les déguisements et les aventures, pour le plus grand plaisir du lecteur ?
FRJ : Oui, je m´apparente à ce type de héros romanesque. Cependant, le roman reste à écrire !
MC : Quelles sont les évolutions de la société française dont vous avez été l´acteur et dont vous serez peut-être le futur narrateur ?
FRJ : Par exemple, la modélisation de nos désirs par la publicité, l´informatisation progressive de nos activités, de nos paroles et de nos pensées, la théâtralisation de notre servitude volontaire aux médias, aux marchands et aux entreprises !
MC : Comment situez-vous les performances de vos débuts et vos œuvres par rapport à vos identités changeantes ?
FRJ : Lorsque l´on n´a plus de faculté interne de mémorisation, des prothèses externes comme l´écriture ou l´image graphique sont vitales. Mes premières œuvres se caractérisent par des assemblages de phrases et d´images graphiques que j´organisais par rapport à une grammaire visuelle, sonore et spatiale. En 1972, à 21 ans, ma première tentative fut un petit roman intitulé "Chambres au delà des paysages"où je tentais de sauvegarder les quelques souvenirs qui me restaient encore.
En 1974, j´ai produit la performance "Déjour ci-git, désir s´y joue" à l´Université de Vincennes avec six chanteurs. Je l´ai conçu comme un opéra scandé par les sauts successifs à faire dans une marelle, et entrelaçant les prises de parole de six personnages : les amants-jumeaux, la mère, l´enfant, le mécrit, le peintre, le vieillard (dispositif exposé dans le livret rédigé en 2004). Je qualifierais ces identités comme des "Identités familliales".
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Déjour ci-git, désir s´y joue. 1974.
Les mots y sont assemblés à la façon d'un collage surréaliste. Issue d'une mise en drame de la mort d'un adolescent (pour devenir adulte ?), une vérité sur l'état futur du monde se dévoile dans le clair-obscur de la prédiction. Rétrospectivement, certains paragraphes clair-obscur m'apparaissent prémonitoires, ainsi celui-ci qui évoque - en 1974 - la volonté de l'Occident de relancer l'Islam comme cavalcade conquérante du Croissant, afin de renforcer en écho la Résurrection christique :
parce que vous voulez la royale
audience du cheval caval
cade insensée d'un croissant tweed en solde cela rappelle la résurrection
Entre 1991 et 1998, "Eloge du silence" échelonne une série de brefs poèmes sur une ligne continue, ligne scandée par des images fantasmes, images où la couleur des choses s´efface. J´ai fait de la couleur la métaphore de la parole. Au moment où la parole déserte, où la couleur blanchit, il apparait des scansions, des rythmes, qui mémorisent des identités fuyantes. Ainsi, cette répétition ternaire d´abattants de WC illustre une identité scolaire basée sur la répétition journalière des rituels.
Eloge du silence" width=300 height=200></p>

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Eloge du silence. 1998.

Mais il y a d´autres identités, par exemple celle de l´amoureux éconduit :
Le silence se replit comme un éventail
dans ta main le frisson
est une décision
Entre 1994 et 2004, "La mémoire du sable" combine une série de poèmes avec la désagrégation progressive d'un personnage en multiples grains de sable, suivie d'une reconstruction sous la forme d'une note de musique.
Mémoire du sable
Je suis au bout du compte la surface miraculeuse
d´où la mer se retire effaçant chaque jour le passé
de la veille les blessures la vérité le mensonge le rève l´angoise
sont à égalité
miracle de l´oubli de tous les passés

En évoquant la musique, il me semble que je compare mes différentes identités successives aux différentes notes do, ré, mi, fa, sol, la, si .. avec l´espérance que je puisse les combiner de façon à créer une harmonie.
MC : Donc vos premières performances et vos livrets-poèmes explorent comment votre perte de mémoire est une expérience bénéfique : regarder de l´extérieur les fantasmes de votre famille, identifier les structures même de nos identités, se dissoudre pour renaître comme notes de musique.
FRJ : Oui, tout comme l´aveugle qui valorise les bruits, j´ai transformé mon absence de mémoire en opportunité pour développer de nouvelles sensibilités. C´est pourquoi j´ai d´abord visé un art total tel que l´opéra le réalise. Sur le plan formel, mes premières oeuvres tentent une mise en concordance de la chorégraphie des gestes, de la musique des paroles, du cinéma des images. D´ailleurs les techniques antiques de mémorisation peuvent s´analyser comme les prémisses de l´ opéra puisqu´elles combinent la marche dans un bâtiment (le topoi, le lieu commun), l´évocation d´images frappantes, la musique du phrasé rhétorique !
MC : Cependant, le travail graphique de ces livrets qui restituent vos performances semble avoir pour fonction d´approcher des émotions assez violentes, tout en préservant la bienveillance du lecteur.
FRJ : Si l´on s´attache à la signification, il y a beaucoup de violence en circulation entre les acteurs de ces poèmes-performances. Toutes sortes de façon de réduire au silence, d´agresser, de blesser, de tuer sont mises en scène. C´est la fonction de l´art à la fois de plonger dans une situation et de mettre de la distance, afin de canaliser nos émotions, afin de nous mettre en position de nommer ce qui se passe. A ce propos, je dois mentionner que mes études en sémiologie se sont centrées sur la rhétorique. La rhétorique est une technique qui enrobe la violence d´une argumentation par des atours séduisants : des lieux communs partagés, des figures agréables, un rythme mélodieux.
MC : D´ailleurs, je note que votre doctorat de philosophie soutenu en 1984 a été consacré à l´emploi caché et très efficace des lieux communs rhétoriques dans le développement des doctrines philosophiques. Cela a dû être une émotion fabuleuse de pouvoir mémoriser, à l´occasion de ce doctorat, tant de textes philosophiques, après une incapacité totale à se souvenir.
FRJ : Voilà mon expérience. Plus je parlais au psychanaliste que je rencontrais, plus j´effaçais mon passé. Plus je lisais les grands textes de la philosophie, plus je recouvrais une capacité à mémoriser. Je fais l´hypothèse que la capacité d´articulation de la philosophie m´a été bénéfique. Cela m´amène à contester le terme de "souvenir" pour décrire le processus de mémoire, terme qui insiste sur le "venir" de "ce qui est dessous". Pour mieux caractériser ce processus de mémoire, j´insisterai sur le terme de "retenir". Nous ne nous souvenons que de ce que nous sommes capables de tenir, de tenir de façon répétée, de re-tenir. Un souvenir peut se comparer une pièce de tissu cousue à d´autres pièces de tissu par une série de liens. L´important, ce n´est pas la pièce mais l´ajustement de la découpe dans l´habit et le maintien des fils dans le temps.
MC : Je trouve ici une piste vers vos sculptures de tissu, exposées dans une galerie du Marais en 2003. Elles ont été vécues comme déconcertantes par les visiteurs de cette exposition. Vous avez utilisé des tissus déjà investis par un usage, par une symbolique et pour la plupart d´entre eux, ayant un statut de rebut. Quel sens cela a-t-il de donner à des bouts de tissu une seconde vie en les suspendant selon des torsions diverses au sein d´un cadre ?
FRJ : Cela m´est difficile de donner une réponse simple. De plus, je pense qu´il n´ y art que lorsque l´oeuvre ouvre de nouvelles questions au fur et à mesure que des réponses sont apportées.
Torrents de la passion" width=320 height=400></p>
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Torrents de la passion. 
1,50m*1m. 2003.
Un des scénarios possibles serait celui-ci : considérons une pièce de tissu comme un potentiel limité de mémoire. Utilisons un cadre rectangulaire pour témoigner de la taille initiale du tissu. De facto, ce cadre figure notre vie comme un cycle de taille limitée. Deux opérations sont en interaction. D´abord, quand une relation à autrui imprime sa marque, entraine des plis autour de ce qui fait noeud, un vide apparait entre le tissu et le cadre.Ensuite, pour que le tissu tienne malgré ce vide périphérique, ces relations doivent fonctionner comme des liens qui attachent. Ces relations apparaissent alors selon une triple figuration. 1/ Elles forme plis et replis dans le tissu de notre mémoire. 2/ Elles sont cordages qui nous soutiennent. 3/ Elles se délimitent mutuellement le long du cadre de notre vie.
Ainsi, ce scénario propose une issue à une situation désespérée. Lorsque qu´il y a trop de plis, trop de vide, avec saturation des relations nouées, la solution est de couper tous les cordages, et de retendre une nouvelle pièce de tissu.
MC : Avec cette méthode de possibilité de nouvelle vie, vous proposez donc une alternative au cercle de l´éternel retour.
Serments du mariage" width=320 height=400></p>

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Les serments du mariage
1,50m*1m. 2003.
FRJ : On peut l´interpréter ainsi ! Voici un autre scénario. "Je" sont les autres ! "Je" sont les cordages qui assurent les liens et les nœuds nos relations avec les autres. Quand nos relations avec les autres sont fortes, le tissu se plisse et se repli autour des multiples nœuds créés par les liens. Quand les relations sont faibles, quand les nœuds sont espacés, le tissu se détend, flotte librement. Que se passe-t-il au début d´une relation qui, telle le mariage, se bàtit avec des serments. Le serment est un être paradoxal : il noue sans nouer, il annonce les futurs noeuds et une relation de plus en plus visible. Voici, dans la sculpture suivante faite avec de l´organza, comment j´ai représenté les serments : des nœuds libres au bout de cordages ayant de plus en plus de réserves, disposés le long d´un tissu quasi transparent dont le biais laisse apparaître des cordages à la tension de plus en plus visible.
MC : La métaphore entre un tissu plusieurs fois noué et durablement déformé et l´identité d´une personne est facile à admettre. Ce qui est déconcertant est qu´en représentant "les autres" par des liens s´élançant du pourtour d´un simple cadre en bois, liens pénétrant par des entailles faites au couteau, vous subvertissez la notion même de sculpture.Vous réduisez le sujet classique de la sculpture à n´être qu´un bout de chiffon, et vous dites que ce qu´il y a à sculpter, ce sont les dynamiques des liens qui, venant tout autour de nous, nous enlacent et nous structurent.
FRJ : Je peux vous suivre sur l´idée d´une nouvelle approche de la sculpture, qui m´amène à explorer, de même que beaucoup d´artistes contemporains les mises en scène possibles des tensions entre les forces de matériaux différents. Cependant, le cadre joue un role fonctionnel fondamental. Grâce à la retouche des photos de ces sculptures, voici à gauche la représentation de votre thèse : des liens qui surgissent du vide pour tendre le tissu.
Démonstration du vide" width=440 height=600></p>

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Haut. Espoir au foulard 
Bas. Misère Noire.
1,50 m*1m. 2003
Le cadre permet de donner la mesure d´ensemble, à partir de laquelle les départs de liens apparaissent comme des moments successifs. Grace au cadre, l´oeuvre trouve son rythme. Remarquez que dans la seconde sculpture - Misère noire - il y a deux rythmes, l´un sur le pourtour du cadre, l´autre interne au tissu.
MC : Pourtant, il nous vient d´Orient cette idée que la forme n´apparait que par rapport au vide. A la dualité vide / forme, vous ajoutez une seconde dualité cadre / tensions.
FRJ : Selon moi, le vide est peuplé de tensions. Et si les tensions s´organisent entre elles par la forme qui leur est commune, il leur faut segmenter le vide par une région locale, région que figure ici le cadre.
MC : Intéressant ! Avez-vous déjà fait réagir des physiciens à votre conception de vides localisés ?
FRJ : Non, pas encore, mais vous m´en donnez l´idée. En fait, je crois que je retrouve ici l´ancienne physique chinoise qui considerait l´énergie comme un aller retour régulier entre une forme Yang et une forme Ying complémentaire entre elles.
MC : Par exemple, quel serait le pôle Yang et le pôle Ying dans vos sculptures ?
FRJ : Le Yin est décrit par les caractères féminins, la passivité, l´obscurité, la nuit, le calme et enfin la réceptivité. A l´opposé, le Yang se caractérise par le masculin, l´activité et la lumière. J´assimilerais le cadre au Yin, car le cadre n´est que support passif. Et je rapproche le tissu au Yang à cause de sa visibilité, de sa capacité à mettre en relief les circulations de la lumière. Ci-dessus, la représentation côte à côte des sculptures montre qu´il faut compter avec la matérialité propre du tissu.Le rôle d´une matière comme le tissu est de cristaliser ces tensions sous une forme visuelle.
MC : Mais on pourrait aussi repérer que la dualité s´organise par l´opposition entre la discontinuité des tensions qui font rythme sur le cadre et la continuité matérielle du tissu.
FRJ : Peut-être. Je ne veux refuser aucune interprétation. Je peux même l´alimenter en montrant que deux logiques sont mise en oeuvre. D´une part, il y a la suite des liens sur le cadre, d´autre part la composition des noeuds sur le tissu qui s´organise selon un parallèpipède. Mais je remarque que vous ne retenez que ce qui fait la simplicité d´une opposition, en oubliant ce qui est commun : l´énergie circulant entre la visibilité matérielle du tissu et le support apporté par le cadre.
MC : Avec cette notion de cadre, je commence à deviner ce qui peut s´identifier comme passage possible entre votre démarche artistique et vos activités professionnelles. Lorsque je considère vos différents métiers, ils ont en commun de mutualiser le cadre de l´action entre les différents collaborateurs de l´entreprise, de faciliter ce partage par des représentations comprises par tous, de mieux articuler le langage utilisé pour gérer ou manager.
FRJ : Effectivement, j´ai pris plaisir à faciliter le partage entre opérateurs, ingénieurs et managers, entre informaticiens et experts de métiers de représentations de problèmes à résoudre, de besoins à satisfaire, de scénarios d´évolution possibles. Mais revenons sur le terrain artistique.
MC : Prenons cependant le temps d´évoquer votre proposition du site applicatif www.cvscore.com pour faciliter la construction d´une identité professionnelle cohérente. Cette application apparaît comme une suite logique de vos sculptures de tissu tendu par des liens ayant des tensions et des orientations diverses !
FRJ : C´est une remarque pertinente. Je considère que l´identité professionnelle est tel un habit cousu de multiples pièces de différents tissus, un grossier patchwork, dont certaines coutures béent et d´autres sont resserrées, surpiquant des replis. Avec www.cvscore.com je propose aux personnes de réorganiser leur "habit professionnelr", de redécouper et réarticuler les moments de leur expérience professionnelle, de coudre harmonieusement missions réalisées, compétences acquises et projet futur. Nous connaissions l´autoportrait en peinture qui affiche ses caractéristiques professionnelles et sociales, nous disposons maintenant de l´autoportrait numérique.
MC : Après cette exposition de 2003, vous avez réorienté votre travail vers des productions picturales qui se caractérisent par des géométries simples telles que le carré et une palette très colorée.
FRJ : La réaction de malaise et d´incompréhension à mes sculptures de tissus m´a amené à adopter des moyens d´expression plus classique : de la toile, des couleurs, des figures. Cependant, si j´ai reproduit la structure où au sein d´un cadre flotte une figure, la gamme chromatique m´a permis de renouveller la signification des éléments. Dans les sculptures, le vide apparaissant entre le cadre et le tissu, les structurait en termes opposés ; la forme des cordages devenait alors le symboles des liens entre le "Je" et les autres. Sur la toile d´un seul tenant, la gamme des couleurs a introduit un espace de continuité entre le cadre et la figure, espace où peut s´exprimer une respiration.Voici le premier des tableaux de la série "Fenêtres"peints en 2004-05.
Fenêtre de lumière. 2005." width=400 height=400></p>

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Fenêtre de lumière. 
 1m50*1m50. 2005.
Il apparait la conjonction de deux phénomènes remarquables. 1/ la figure orange centrale semble battre selon une oscillation qui l´amène près des yeux, puis qui la tire en retrait dans ce qui serait le "fond"du tableau. 2/ Au cours de cette oscillation se développe une vibration dans la couleur complémentaire à l´orange, le vert.
MC : Comment expliquez-vous ces illusions d´optique ?
FRJ : Ce ne sont pas des illusions. Les couleurs sont des ondes vibratoires qui activent notre oeil, et initient des opérations de structuration de l´espace. Une couleur sera ressentie comme plus ou moins proche. Comme le jaune est ressenti comme proche, le jaune du tableau semble tracter la figure orange vers l´avant.Par contre, la couleur verte réveille la couleur rouge. Le rouge est interprété par l´oeil comme une couleur ayant une place fixe, comme étant un centre de stabilité. Aussi, la figure orange semble comme "être remise à sa place", au milieu du tableau.
MC : Si nous nous refèrons à l´équivalence entre tableau et mémoire, comment se transforme votre scénario initial ?
FRJ : Que devient mon scénario ? Il me semble que mon scénario enrichit mon appréciation de la mémoire. Les notions d´oubli et de souvenir se complexifient. Si, dans le tableau précédent, l´on pose l´équivalence entre l´oubli et la couleur jaune, on voit que l´oubli est un vecteur actif de la mise en avant des souvenirs. Le cadre s´est developpé en une bande large sur le pourtour du tableau, résorbant ce qui était le vide. Les cordages apparaissent dans ce large pourtour comme des navettes fugitives contruisant une chaîne au sein d´une trame.
MC : Je vous interromps. Trame, chaîne et navette connotent la fabrication du tissu. Il semblerait que le tissu ne soit plus affiché comme symbole de l´identité actuelle, mais, placé en position de cadre, devienne comme la matière de toutes vos identités possibles. Auparavant, les cordages étaient tels qu´en les coupant, vous disiez changer facilement d´identité de référence. Chaînes au sein d´une trame, quand les cordages sont coupés, il y a comme du mou dans l´identité, mais celle-ci se maintient.
FRJ : Je vous accorde ce point. En fait, nos identités sont des étiquettes sociales. Changer l´étiquette d´un pot ne change pas le contenu du pot. En étendant le cadre du tableau en un un large pourtour de tissage, j´exprime un message de l´ordre du manifeste. La mémoire est une étendue, une matière qui va bien au delà de nos souvenirs associés à telle ou telle identité. C´est le tissage continu de nos identités. La mémoire serait tel un tissu dynamique qui, un temps,met en avant nos souvenirs et de l´autre, les met en retrait pour permettre de nouveaux souvenirs.
MC : Comme philosophe, connaissez-vous ce passage où Descartes compare la mémoire à un morceau de cire qui retient l´empreinte d´un souvenir le temps qu´un nouveau souvenir imprime une nouvelle marque ?
FRJ : Bien sûr, ce passage est célèbre. Ce rappel est pertinent. Ma nouvelle conception de la mémoire comme tissu indique que rien ne s´oublie, car l´ancien fil, tenu dans la trame, est juste mis en retrait pour laisser entrer le nouveau souvenir. Puis le nouveau souvenir devient à son tour un fil retissé, recombiné. Cela suppose que la mémoire anticipe le souvenir. C´est ce que les physiciens appellent l´avance de phase.
Je vous propose une petite expérience d´avance de phase. D´un coté, il y a ce tableau "Le soleil est mon ami"(peint en 2006), de l´autre la photo d´un coucher de soleil concret. Le tableau fournit la structure colorée du coucher de soleil. Cette structure colorée permet de regarder le coucher de soleil, et, s´il n´y avait pas de photo, de s´en donner un souvenir.
Possibilité de la mémoire" width=300 height=300></p>

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Le soleil est mon ami. 2006. 
Tableau exposé dans le showroom de la société Orythie, à Paris.
MC : La mise côte à côte du tableau et du coucher de soleil est très convaincante !
FRJ : Ce tableau est une matrice de mémoire visuelle, qui en organisant les couleurs dans un système de valeurs complémentaires, donne la possibilité de se souvenir de ce coucher de soleil. Ce système de valeurs se construit à partir de la gamme chromatique.
MC : Nous avons une objection. La couleur complémentaire verte n´apparait pas dans la photo.
FRJ : Si, elle apparait imperceptiblement autour du soleil. Mais l´essentiel est que structurellement, l´oeil ne voit le rouge que sur un fond vert. Fixez longtemps une tâche rouge, vous verrez apparaitre du vert. Vous doutez ? Considérez la progression de la figure colorée ci-dessous, qui a subi plusieurs fois une opération de mise en contraste. Autour de la valeur rouge apparait une vibration verte.
Expérience optique"width=400 height=200></p>

<p>MC : Quel est votre projet actuel ? Etes-vous en train de faire une recension de l´ensemble de nos possibilités de mémoire ? De ce que vous appellez nos
FRJ : Effectivement, je commence une démarche de l´ordre de la recension. Mais il ne s´agit plus de ce que nous voyons à la fenêtre ou de vues exceptionnelles comme celles d´un coucher de soleil. Je m´intéresse aujourd´hui à des images-icones, à des images qui synthétisent à la fois nos concepts et nos expériences visuelles. Ainsi, dans une série de tableaux explorant l´expérience mentale et pratique de la vie en réseau (réseau Internet, réseau de mobilité, réseau politique, etc), je me suis intéressé à la mise en réseau des pays via le concept de l´Olympisme. Voici le tableau qui en résulte :
Transports Olympiques"width=400 height=200></p>

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Transports Olympiques. 2m*1m. 2005.
Je vous laisse le regarder. Laissons faire nos regards, laissons faire nos mémoires.
Interview accordée à Christian Agostini pour le site meetingcultural / octobre 2009

mercredi 15 mai 2013

Le Bac Philo : les philosophes de référence


PLATON (428-347 av. J.-C.), philosophe grec, fondateur d'une école philosophique et disciple de Socrate

• Principales œuvres: Le Banquet (lV siècle av. J.-C.); La République (V siècle av. J.-C.)

• Notions concernées : perception, désir existence, vérité

• Son œuvre est une longue interrogation sur le statut et la fonction du philosophe dans la Cité. Les philosophes sont ceux qui parviennent à atteindre « ce qui existe toujours d'une manière immuable» (les Idées ou Essences). Pour Platon, la fin ultime de la philosophie est de contempler la vérité, alors que la sophistique, autre mouvement philosophique, ne fait connaître que les apparences en utilisant la force de persuasion de la rhétorique.


ÉPICURE (341-270), philosophe grec

• Principales œuvres : Lettre à Ménécée (IIIè s. av. J.-C.).

• Notions concernées : désir, bonheur

• Épicure décrit un monde sans finalité, sans providence ou destin, et qui n'obéit qu'à des causes mécaniques. L'âme est un assemblage d'atomes. La mort n'est donc qu'un événement naturel et non pas la menace d'un châtiment ou la promesse d'une béatitude. Les dieux n'interviennent pas dans le monde. Le sage ne doit pas se mêler de politique et ne craint ni les dieux ni la mort.


ÉPICTÈTE (50-125). Philosophe grec stoïcien, esclave affranchi, fondateur d'une école philosophique

• Principales œuvres: Entretiens (vers 130) ; Manuel (vers 130) 

• Notions concernées : désir, liberté, bonheur

• Pour Épictète, l'homme sage est celui qui a atteint une complète ataraxie [du grec ataraxé, « absence de trouble»). La liberté consiste à vouloir que les choses arrivent comme elles arrivent et non comme nous le désirons. L'ordre universel s'impose comme une nécessité ou un destin [fatum). Ainsi la seule chose qui dépend de nous, c'est le jugement que nous portons sur ce qui ne dépend pas de nous.


MACHIAVEL (1469-1527), philosophe et penseur politique italien

Principales œuvres : Le Prince (1513)

• Notions concernées : politique, société, Etat

• Sa pensée politique s'est forgée au fil de ses nombreuses missions diplomatiques, à la cour papale, à la cour de France (où règne Louis Xl)...

« On ne fait pas, dit-il, de bonne politique avec de bons sentiments". Afin de conserver le pouvoir, le prince doit avoir "la ruse du renard pour connaître les filets » et la force du lion « pour faire peur aux loups». Rousseau dira qu'en donnant des conseils aux princes sur la façon de manipuler les foules, Machiavel aurait, en fait, éclairé les peuples sur la manière dont ils sont trompés.


DESCARTES René {1596-16501, philosophe français

• Principales œuvres : Discours de la méthode (1637) ; Méditations méta­physiques (1640); Principes de philosophie {1644)

Notions concernées : conscience, perception, démonstration, matière et esprit, vérité

• Le point de départ de Descartes est le doute radical, qui permet de distinguer le vrai du faux. Pour débarrasser l'esprit des idées fausses et des préjugés qui l'encombrent, il faut douter de tout. Or, il y a une chose que je ne peux pas mettre en doute, c'est que j'existe en tant qu'être qui doute. Je doute [ou je pensel. donc je suis [cogito) : le cogito est le principe duquel découlent d'autres vérités.


SPINOZA Baruch de (1632·1677), philosophe hollandais

• Principales œuvres : Traité théologico-politique (1670) ; L'Éthique (1667)

• Notions concernées : désir, société, politique, État, bonheur, liberté

• Dans le Traité théologico-politique, il critique la Bible d'un point de vue rationnel, en montrant les contradictions qui y sont à l'œuvre. Pour Spinoza, ce qui dèfinit l'homme, c'est l'effort, le conatus que chaque être déploie pour persévérer dans l'existence. Or cette force d'exister, toujours orientée vers l'obtention d'un bien, se donne concrètement comme désir. Le désir dans sa profondeur est toujours désir d 'accroître sa puissance d 'exister. Il ne faut donc pas combattre les désirs, mais faire en sorte qu'ils puissent se réaliser pleinement.


ROUSSEAU Jean-Jacques (1712-1778), écrivain et philosophe français

• Principales œuvres : Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755); Du Contrat social (1762): Émile ou l'éducation (1762)

• Notions concernées : autrui, politique, société, État, liberté

• Pour Rousseau, la propriété privée est la source de l'inégalité. Dans le Contrat social, il cherche à concilier les libertés individuelles avec les exigences de la vie en société : le droit ne doit pas être engendré par la force, mais doit reposer sur un contrat social. Chaque membre est un citoyen, à la fois partie indivisible du tout (en tant qu'il participe au vote des lois) et sujet (en tant qu'il y obéit). Obéir à la loi qu'on s'est prescrite est liberté.


KANT Emmanuel (1724-1804). philosophe allemand

• Principales œuvres: Critique de la raison pure (1781) ; Critique de la raison pratique (1788) ; Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) ; La Religion dans les limites de la simple raison 11794)

• Notions concernées : perception, art, vérité, histoire, morale, devoir, bonheur

• Pour Kant, l'homme ne peut connaître que ce qui est donné dans l'expé­ rience : on ne peut prouver que l'âme existe ou que Dieu existe (Critique de la raison pure). Kant ruine ainsi l'ancienne métaphysique qui prétendait s'ériger en science. Kant affirme que le bonheur de l'homme ne peut s'accomplir dans l'indignité et qu'il faut avant tout remplir son devoir (Critique de la raison pratique). Dans La Religion dans les limites de la simple raison, il montre qu'une philosophie de l'espérance n'est pas vaine : postuler l'immortalité de l'âme permet d'espérer ta rencontre de la vertu et du bonheur.


HEGEL Wilhelm Friedrich (1770-1831), philosophe allemand

• Principales œuvres: La Phénoménologie de l'Esprit (1807) ; Esthétique 11818-1829); La Raison dans l'histoire (1837)

• Notions concernées : conscience, autrui, art, histoire, religion, société, État, liberté

• Pour Hegel, l'histoire peut être considérée comme rationnelle. Elle a un sens, une direction. La fin de l'histoire, c'est-à-dire la fin des guerres et de la violence, s'accomplit lorsque la raison, l'esprit et la liberté (lois de l'Esprit ou de l'Absolu) deviennent le fondement des lois de l'État.

MARX Karl (1818-1883), philosophe allemand

• Principales œuvres: L'Idéologie allemande (1846); Critique de la philosophie du droit de Hegel (1844); Manuscrits de 1844; Le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte (1852)

• Notions concernées : travail, technique, politique, société, échanges, État, histoire, religion, liberté, bonheur

• Marx renverse la dialectique hégélienne (cf. Hegel) en remplaçant le terme d '"absolu" par celui d'« homme », et celui de « conscience divine » par « conscience humaine » (c'est le matérialisme dialectique). Pour lui, le développement historique est régi par des lois économiques et notamment par la lutte entre des classes exploitantes et les classes exploitées (matérialisme historique) : il montre que le système capitaliste repose sur l'exploitation du travail salarié.


NIETZSCHE Friedrich (1844-1900), philosophe allemand

• Principales œuvres: Humain, trop humain (1878); Aurore (1881); Le Gai Savoir (1882) : Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885)

• Notions concernées : conscience, inconscient, temps, vérité, morale, devoir, bonheur

• Pour Nietzsche, le monde est un ensemble dynamique qui ne cesse de se détruire et de se recréer car il est animé d'une "volonté de puissance », d'une force de vie perpétuelle. C'est la thèse de l'éternel retour. Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche annonce la venue du surhomme, créateur de valeurs nouvelles et forme transcendée de l'homme, incarnation accomplie de la volonté de puissance.

FREUD Sigmund (1856-1939), neurologue autrichien, fondateur de la psychanalyse

• Principales œuvres : L’Interprétation des rêves (1899): Introduction à la psychanalyse (1917): Nouvelles Conférences sur la psychanalyse (1933)

• Notions concernées : conscience, inconscient, religion, liberté

• Il a attaché son nom à la découverte de l'inconscient. Freud pose l'hypo­ thèse de l'inconscient comme nécessaire et légitime, parce qu'elle permet de fonder une pratique efficace : la cure psychanalytique. Les actes manqués, les rêves, les lapsus sont des manifestations précieuses de l'inconscient.


BERGSON Henri (1859-1941) philosophe français

• Principales œuvres: Essai sur les données immédiates de la conscience (1889): Le Rire (1900); L'Énergie spirituelle (1920): Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932)

• Notions concernées : conscience, inconscient, temps, langage, matière et esprit, religion, morale

• Bergson veut réconcilier la philosophie avec la vie. Il privilégie la perception des choses sur leur abstraction et oppose deux ordres : d’un côte l'ordre homogène de l'espace et du déterminisme : de l'autre, l'ordre des faits intérieurs de la conscience, marqués par l'hétérogénéité de la durée et la liberté. Pour Bergson, le langage procède de l'extériorité :il ne peut saisir la complexité de la pensée. Ceci reprend la thèse romantique de l'ineffable (l'indicible) qui, échappant à toute formulation, ne peut être saisi que par l'intuition.


SARTRE Jean-Paul (1905-1980), écrivain et philosophe français, engagé politiquement à gauche après la Seconde Guerre mondiale

• Principales œuvres : L’être et le néant (1943) ; l’existentialisme est un humanisme (1946) ; Critique de la raison dialectique (1960)

• Notions concernées : conscience, inconscient, perception, autrui, existence et temps, liberté

• La thèse fondamentale de l'existentialisme sartrien est que l'homme n'a pas d'essence préalable et se trouve condamné à choisir librement son essence. L'homme est ce qu'il se fait, et c'est en cela qu'il se différencie de tout autre réalité. Exister, c'est assumer cette liberté. L'homme n'est pas seulement responsable de ce qu'il est : chacun de ses choix engage l'humanité tout entière.